La bataille du Côa

António José Marques da Silva

Le barrage de Foz Côa en construction.

Tout commence en 1949, quand l'entreprise Hidroeléctrica do Côa présente un résumé du plan général d'exploitation hydroélectrique du bassin de la rivière Côa. En 1959, cette entreprise cède les droits et obligations de la concession qu'elle possédait sur l'exploration hydroélectrique des eaux de la rivière, à l'entreprise Hidroeléctrica do Douro. La même année, celle-ci présente le Plan Général de la Rivière Côa. Ce plan sera à peine ponctuellement altéré en 1977, 1986 et 1988. Le projet de base d'exploitation hydroélectrique de Foz Côa, réalisé par EDP-Porto en 1991, est très proche du plan de 1959.

Un vieux projet de construction de barrage

L'étude d'impact ambiental

L'inertie du Ippar

"Un scandale internacional"

"Les gravures ne savent pas nager"

Un futur pour les gravures

Fiche technique


La vallée du Côa
Photo de J. F. Vilhena

L'étude d'impact ambiental

L' Empresa Geral de Fomento réalise l'étude d'impact ambiental du barrage, en collaboration avec le professeur Francisco Sande Lemos, de l'Unité d'Archéologie de l'Université du Minho, qui présente en 1989 un rapport sur l'impact archéologique de l'ouvrage.

"Nous recommendons que soit menée à bien une prospection approfondie"

Dans ce rapport, nous pouvons lire la chose suivante: "Les eaux du barrage vont immerger tout un univers de structures et de vestiges qui documentent les étapes sucessives du peuplement de la région". Il est également de noter: "Nous recommendons que soit menée à bien une prospection approfondie", incluant un "examen minutieux de la zone entre le local de construction du barrage et la Quinta de Santa Maria (Ervamoira), car nous considérons qu'il est très probable qu'il existe beaucoup d'autres superficies gravées, qui sont en ce moment recouvertes par les eaux" du barrage de Pocinho, construit en 1982 quelques kilomètres en aval du local en question. Cette étude a permis l'identification de six sites d'art rupestre pré-historique, dont quatre étaient des peintures alors que les autres étaient des gravures de la Préhistoire récente et de la Protohistoire.

L'EDP admet "qu'elle a le devoir de préserver la mémoire...des vestiges archéologiques".

L'audience publique sur l'E. I. A. se déroule à Vila Nova de Foz Côa, le 11 novembre 1991. L'EDP (Electricidade de Portugal) admet "qu'elle a le devoir de préserver la mémoire...des vestiges archéologiques situés dans la zone à submerger, ce qui se concrétisera par le registre documental ou la transladation des éléments plus importants..."
L'EDP informe par la même ocasion qu'elle a établit un protocole avec la Direction Régionale de l'Institut Portugais du Patrimoine Culturel de la région Nord. La première phase du protocole, déjà en cours, est un aprofondissement de l'E. I. A, plus concrètement il s'agit d'une prospection méticuleuse et systématique des vestiges archéologiques". On découvre dans ce document que, "de comun accord avec les archéologues du IPPC, seuls les vestiges archéologiques de valeur élevée, comme les peintures et les gravures, devront être transladés". L'IPPC connaît donc, du moins dès 1991, l'existence de vestiges archéologiques de grande valeur et ne considère pas que cela puisse mettre en cause la réalisation du projet de barrage.

"A l'embouchure de Canada do Inferno et de Vale de Figueira, il existe des gravures préhistoriques"

Le rapport de la Consultation Publique et celui de la Comission d'Avaliation sont présentés le mois suivant. Dans ce dernier, nous pouvons lire qu' "en amont des moulins de Algodres, au-dessous de la cote 230, il existe des peintures rupestres de grand intérêt scientifique, d'autres peuvent exister à d'autres cotes. Ces dernières, bien qu'elles ne seront pas immergées par les eaux du barrage, vont néanmoins être affectées par l'altération de la teneur d'humidité de l'air. A l'embouchure de Canada do Inferno et de Vale de Figueira, il existe des gravures préhistoriques". On peut également lire que "Le E.I.A. présente une liste exhaustive de ce qui va être affecté, attribuant une valeur exceptionelle à 11 locaux (incluant des abris d'art pré-historique avec peintures rupestres et autres valeurs, bien que l'on considère que la région en question est relativement mal connue. La submersion de vestiges d'intérêt patrimonial est un des impacts les plus significatifs". Ce n'est pas cela qui va empêcher la Comission d'Avaliation de l'E.I.A. de proposer que le projet soit approuvé, bien qu'il exige la présentation de l'étude complémentaire de l'IPPC, encore en cours de réalisation.

L'inertie du IPPAR

L'IPPC disparaît, lui succédant l' IPPAR, le si fameux Institut Portugais du Patrimoine Architectural et Archéologique. L'EDP et le IPPAR signent un protocole le 22 mars 1993, "ayant pour objectif un approfondissement de l'étude de la zone prévue pour le lac du barrage de Vila Nova de Foz Côa, jusqu'à la conclusion de l'ouvrage, prévue pour 1998, ainsi comme la transladation des valeurs culturelles qui le justifient", c'est-à-dire que l'EDP renouvelle et financie le protocole qu'il avait déjà célébré en 1991 avec l'ex-IPPC. Entretemps, le 28 février 1992, le Secrétaire d'Etat de l'Energie émet la dépêche suivante: "Je concorde ainsi avec l'intégration de ce projet dans le plan d'investissement de l'EDP, son exécution étant toutefois conditionnée par l'observance de ce qui est légalement stipulé, et particulièrement en ce qui concerne les aspects de l'impact ambiental".

Nélson Rebanda

Un jeune archéologue, Nelson Rebanda, est chargé par l'IPPAR de faire l'étude. Celui-ci admet avoir commencé la prospection, bien que de forme sporadique, en 1992. Il affirme n'avoir identifié initialement que des figures zoomorphologiques du type épipaléolithique à Vale de Moinhos et des gravures clairement paléolithiques dans le site de Canada do Inferno, oú il n'aurait identifié jusqu'à l'été 1994 que quatre roches avec des gravures paléolithiques grâce à l'abaissement momentané des eaux du Côa. Il communique la découverte au IPPAR et à l'EDP. En revanche, il maintient dans l'ignorance ses collègues archéologues. Il est important de rappeler que l'on doit à Nelson Rebanda, alors qu'il était encore étudiant d'Archéologie à l'Université de Porto, la découverte du "cheval de Mazouco" en 1981, première gravure paléolithique en plein air découverte en territoire portugais, dans la commune de Freixo de Espada-à-Cinta, distante de 25 km de la vallée du Côa. Néanmoins la notice préliminaire de la découverte, publiée dans la revue Arqueologia, omettra son nom au sein de la grande liste d'auteurs: Susana Oliveira Jorge, Vítor O. Jorge, Carlos Alberto F. de Almeida, M. de Jesus Sanches e M. Teresa Soeiro. Il demande à maintes reprises à l'EDP de laisser descendre le niveau d'eau du lac du barrage de Pocinho pour vérifier s'il existe d'autres gravures submergées, ce qui lui est à chaque fois refusé. En octobre 1994, le chantier du barrage de Foz-Côa commence, alors que l'étude du Ippar est encore en cours. En novembre, de nouvelles gravures sont découvertes à Vale de Videiro, Vale de Figeiro e Ribeiro dos Piscos.

Vítor Oliveira Jorge montrant des gravures aux journalistes

Un scandale internacional

C'est au début de ce mois que Nélson Rebanda invite Mila Simões Abreu, membre du Comité Internacional d'Art Rupestre et representante de la Fédération Internacionale des Organisations d'Art Rupestre à visiter le local. Cette dernière initie un vaste procès de dénonciation, informant la communeauté scientifique nacionale et internationale de la découverte, ainsi que les grandes instances internationales d'art rupestre. Elle n'oublie pas d'alerter la presse, qui informe l'opinion publique de ce qui se passe dans la vallée du Côa.

"Modern Scandal greets big Stone-Age Art find"

La polémique des gravures devient un des thèmes nationaux les plus médiatiques de cette fin d'année de 1994, étant même dénonçée comme scandaleuse par les grands titres de la presse internationale: The Sundays Times, The New York Times, The Herald International Tribune sont les premiers journaux à divulguer la nouvelle de la découverte à travers le monde. Le 20 novembre, presque cinq ans après la réalisation de l'étude de F. Sandes Lemos, la direction du IPPAR reconnaît pour la première fois la découverte des gravures paléolithiques Foz Côa publiquement , mais nie dans un premier temps d'en avoir eu connaissance avant novembre 1994.

Les gravures "entrent" au Parlement
Commence alors la bataille du "Côa", qui oppose les partidaires de la construction du barrage et les partidaires de la préservation des gravures. Le chantier va continuer, indifférent à la polémique, jusqu'à la moitié de l'année suivante. Les archéologues seront les premiers à réagir demandant au gouvernement la création d'une comission de spécialistes nationaux et internacionaux, pour étudier la découverte. Une semaine après que le scandale éclate, les gravures de Foz Côa deviennent un problème politique: le PS propose au parlement de faire une enquête sur le "scandale des gravures" . Tous les partis politiques, du CDS au PCP, se positionnent rapidement sur le sujet.

Le rapport de l' UNESCO

Le souhait des archéologues est réalisé. Le IPPAR constitue une équipe interdisciplinaire, coordonnée par Jean Clottes, président du Comité d'Art Rupestre de l'UNESCO. Ce dernier, en visite au local, admettra qu'il s'agit "du plus grand site d'art rupestre paléolithique en plein air d'Europe, sinon du monde". Néanmoins, son rapport admet la submersion des gravures, comme mesure anti-vandalisme. La réaction des archéologues portugais n'est pas unanime: si M. Varela Gomes défend que "Ne pas construire le barrage est une solution qui n'intéresse à personne, pas même aux gravures", Cláudio Torres accuse Clottes de comparer le Portugal au Burundi. Au début du mois de janvier 95, l'IPPAR finit par demander la suspension temporaire du chantier, mais l'EDP "n'en voit pas la raison". Cependant, l'EDP commence à étudier des alternatives, on parle alors de la possible transladation des roches gravées et de la constitution d'un parque paléolithique avec des reproductions des gravures immergées. Seulement voilà, aucune de ces solutions ne plaît aux archéologues, qui défendent que les gravures doivent être étudiées dans leur contexte, et que l'on doit pour cela abandonner le chantier.

"Les gravures ne savent pas nager"

Comme jamais cela ne s'était produit au Portugal, les actions civiques pour protéger les gravures se multiplient, ce qui permet à un journaliste de parler de gravures "de la conscience civique". L'action des archéologues est suivie de près par les étudiants qui s'organisent en associations pour la défense des gravures: "Côa Vivo", "Associação Juvenil Olho Vivo", "Movimento de salvaguarda da Arte do Côa", "Associação para a Defesa das Gravuras Rupestres do Foz Côa", constituée essentiellement par des étudiants de l'école secondaire de Vila Nova de Foz Côa, a qui nous devons le fameux slogan: "Les gravures ne savent pas nager". Ils reçoivent le Président de la République, Mário Soares, qui finit par aller voir les gravures en février, se prononçant en faveur de leur préservation. L'organisation d'un "méga-campement" à Vila Nova Foz Côa, en avril 95, est l'apothéose de ce mouvement juvenil en faveur de l'art du Côa. Des débats publiques sont organisés sur le thème à Lisbonne et à Braga, où une audience d'archéologues, d'historiens et d'étudiants est augmentée par la présence de "citoyens moyens". Les articles d'opinion de personnes d'horizons très divers se multiplient; la plupart des articles sont en faveur de la préservation des gravures.

Un "happy end"

Devant une si grande résistance de la part de l'opinion publique, le gouvernement de Aníbal Cavaco Silva finit par ne prendre aucune décision jusqu'aux élections d'octobre 95. Le nouveau Premier Ministre, António Guterres, annonce la suspension du chantier du barrage le premier jour de débat du programme du gouvernement au Parlement. A la fin de l'année 95, le projet de barrage est définitivement abandonné.

Archéologue à la recherche de nouvelles gravures

Un futur pour les gravures

Néanmoins le futur des gravures n'est pas encore définitivement décidé. L'EDP a payé jusqu'à aujourd'hui les prospections, les études, la vigilances des gravures... Qui paiera leur préservation, maintenant que le projet de barrage a été abandonné? Que se passera-t-il quand l'opinion publique oubliera les gravures? Le citoyen moyen aura-t-il accès aux gravures ou seront-elles enfermées dans un parc archéologique, réservé aux scientifiques? Comment vont-elles contribuer pour le développement de la région? Ces questions n'ont pas encore de réponse.
La morale que l'on peut d'hors et déjá tirer de cette histoire, est qu'il existe au Portugal une opinion publique, sensible aux questions deu patrimoine, décidée et capable de lutter pour elles et que la politique "du fait consommé", en matière de patrimoine, n'est pas un bon investissement. Les politiciens d'aujourd'hui et de demain devront désormais tenir cela en compte.

Rien ne sera pareil après après la bataille du Côa, de laquelle sont sortis vainqueurs tous les citoyens.

Coimbra, décembre 1995

L'auteur remercie Domingo J. Cruz e Joaquim R. Carvalho, pour leurlecture ainsi que leurs suggestions. Cet article a pour base la documentation journalistique, intégrée dans les archives de presse de ce service jusqu'en décembre 1995. Les photos dont l'auteur n'a pas été identifié, ont prises par S. Granadeiro. L'auteur de la photo de V. O. Jorge est un photographe non identifié du Magazine du Jornal de Notícias.


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Fiche Technique


Auteur: António José Marques Silva

Titre: La "bataille du Côa"

Site: As gravuras paleolíticas do vale do Côa

Endereço: http//www.uc.pt/fozcoa/batalha.html

Data de edição: Maio 1996

Local de edição: Coimbra

Html:António José Marques Silva

Graphisme: António José Marques da Silva

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La dernière actualisation est datée du 1 mai 96.
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